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Quand l'église devient une école

  • Photo du rédacteur: Monique Poirier
    Monique Poirier
  • 8 janv.
  • 4 min de lecture

C’était la fin de l’année scolaire, et ce jour-là, j’étais plongée dans un mouvement de sonate de Beethoven, un prélude et fugue de J.S. Bach, un mouvement du concerto de Grieg. J’étais dans l’étape de peaufinage de ce répertoire en vue de l’examen de piano qui approchait. Mon objectif était de jouer le plus parfaitement possible ce répertoire. Puis, un coup de fil est venu interrompre ma pratique. Le curé de mon village natal voulait me parler. Il était à la recherche d’un organiste pour l’été. Plusieurs mariages étaient planifiés à l’église et comme l’organiste en poste avait dû quitter, il fallait quelqu’un pour le remplacer. Idéalement, un organiste…, mais trouver un organiste remplaçant à la dernière minute pour tous les mariages planifiés représentait un défi. Alors, est-ce qu’une étudiante en piano pouvait le tirer d’affaire? C’est du moins ce qu’il espérait. Sa demande, à laquelle je n’ai pas osé répondre immédiatement, me laissait perplexe. Avais-je déjà touché l’orgue? La réponse était non….

 

L’attrait de la nouveauté, la curiosité et il faut bien le dire, la perspective de faire quelques sous pour payer mes dépenses d’étude m’attiraient. En même temps, je ne voulais pas jouer à l’imposteur et me prétendre organiste. Je rappelai donc le curé et lui dis que je pourrais d’abord faire connaissance avec le nouvel instrument et vérifier si mes habiletés au piano pouvaient se transposer à l’orgue. Et puis, pour ce qui est du répertoire… bon, on verrait bien.

 

Le lendemain, direction le jubé de l’église. J’arrive à l’église, je gravis l’escalier étroit en colimaçon pour me retrouver dans le jubé. Les hauts murs en bois, le plancher qui craquait sous chacun de mes pas, mais surtout l’imposant orgue Casavant avec ses longs tuyaux se dressant vers le plafond, tout dégageait un caractère sacré et plutôt intimidant. J’actionne d’abord le mécanisme qui fait respirer l’orgue bruyamment et je m’assois devant ces claviers. J’ose les premiers sons et je suis impressionnée par la sonorité qui se dégage. J’ose ensuite quelques accords et je m’amuse à découvrir les jeux à gauche et à droite des claviers. La puissance sonore est impressionnante et fait trembler le plancher. Le premier contact est plutôt positif, même si je n’ai pas trop d’idée du résultat pour la suite.

 

On m’avait dit qu’une chanteuse était attitrée pour la plupart des mariages. Donc, il s’agissait surtout d’accompagner les chants pour le rituel du mariage. On m’avait aussi dit de préparer quelques pièces de répertoire solo pour compléter les différents moments de la cérémonie. Oups…il fallait donc trouver quelques pièces de répertoire pour orgue, incluant évidemment les marches nuptiales traditionnelles.

 

J’étais donc suffisamment rassurée pour acquiescer à la demande du curé. Et j’ai enchaîné les pratiques à l’orgue à quelques reprises. Ensuite, les pratiques avec la chanteuse ont commencé. Aïe! C’est là que la dimension « mettre en pratique mes connaissances » s’est imposée. En tant que pianiste classique, mon travail consistait à apprendre et à interpréter un répertoire. Il y avait aussi bien sûr dans ma formation musicale, des cours de solfège, de dictée, de théorie musicale, d’harmonie au clavier, tout ça dans un contexte académique. Mais là, j’étais confrontée à la pratique, à la mise en application de mes connaissances.

 

Première répétition avec la chanteuse : jolie surprise lorsqu’elle me dit que la chanson était un ton trop haut, et finalement peut-être plutôt un ton et demi trop haut (!) Alors, afin qu’elle soit confortable, de mon côté je devais sortir de ma zone de confort et transposer rapidement avec un minimum d’information sur la partition, histoire de me débrouiller. Parfois, il fallait allonger une introduction ou étirer une finale afin que la longueur du chant corresponde à la durée d’un moment de la cérémonie. Et que dire de l’harmonie des chansons qui était parfois notée en symboles jazz. Quoi que plutôt simple, il fallait tout de même me familiariser avec cette notation et parfois, rectifier la notation pour écrire les symboles dans la tonalité transposée. Et puis, organiser l’harmonie de façon à lui donner un certain style : arpèges, accords brisés, basse d’Alberti….

Et j’ai appris à m’adapter à cette chanteuse qui usait passablement de la transposition et de liberté rythmique, n’économisant pas les ritardando, les rubato… Nous nous complétions finalement assez bien. Elle avait une magnifique voix, une excellente oreille et… j’avais les connaissances pour lesquelles j’ai appris à donner vie, à dépasser le cadre scolaire.

 

Aujourd’hui, avec le recul, je constate que cette expérience qui s’est d’ailleurs poursuivie au-delà de la saison des mariages m’a beaucoup apporté et m’a permis de constater que la curiosité, la flexibilité, l’adaptation des connaissances académiques dans un contexte musical aussi concret sont des occasions d’apprentissage uniques.

 

Je vois beaucoup de pianistes, élèves ou professeurs qui sont effrayés à l’idée de devoir accompagner une chanson avec comme information, un enchaînement d’accords ou d’avoir à transposer un chant, même de façon élémentaire. Et aujourd’hui, lorsque j’enseigne, je me rappelle cette expérience, car être pianiste, c’est aussi être musicien.

 

Je ne suis jamais devenue organiste, mais je me rappelle que l’église était devenue une magnifique école!

 
 

© 2025 Tous droits réservés La Musique au coeur de Soi, Monique Poirier.

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